Quand j’étais un jeune adolescent, mes parents avaient, et ont toujours, une maison de campagne, située en plein coeur du Quercy, dans le Lot. A quelques minutes de là, se trouvait Cajarc. Durant mes vacances, j’aimais me prélasser à la piscine de mon village, lézarder au soleil, et regarder les filles de mon âge en maillot de bain. J’étais fasciné par leurs formes qui apparaissaient au grè des saisons, par leur courbes que je ne faisais qu’effleurer du regard. Durant mes premières années adolescentes, je m’étais assez éloigné, il faut bien le reconnaître, du monde de la littérature, je me contentais de laisser mes pensées vagabonder en suivant les nuages tout en envoyant des textos à mes amis quand j’avais un peu de réseau. Ce n’est que bien plus tard que j’appris que Françoise Sagan était née à Cajarc. Et il me fallut attendre mes 25 ans avant d’ouvrir « Bonjour Tristesse ». Quelle erreur.

Ce livre, écrit par Françoise Sagan, à l’aube de ses 18 ans, est tout simplement un chef d’oeuvre. C’est une tragédie grecque, c’est un duel au soleil entre trois femmes au nom de l’amour. Il y a Cécile la narratrice, qui a 17 ans, jeune femme ayant raté son bac et qui préfère mener une vie de bohème chic, adepte des soirées mondaines qu’organise Raymond, son père, et des verres d’alcool. Il y a Elsa, la maîtresse de Raymond, femme frivole, dont l’éclatante jeunesse ne vit qu’au rythme des nuits parisiennes. Et puis, il y a Anne, la sagesse, la maturité de ses quarante ans, sa morale, son intelligence et sa beauté à peine froissée par le temps qui espère bien épouser le père de Cécile. Voilà. Au milieu de ce Triangle des Bermudes de la féminité, l’été est brûlant sur la Méditerranée, au milieu des pins et dans les criques. Cécile est attirée par Cyril. Cyril est attiré par Cécile. Raymond est tiraillé par son désir pour Elsa, par son amour pour Anne. Anne et Elsa se livrent un duel à distance pour conquérir le coeur de Raymond. Et Cécile, la pauvre Cécile dont la relation avec son père est fusionnelle, ne supporte pas la présence de ces deux rivales. Alors au milieu des pins, dans les criques et sur la plage, Cécile imagine et échafaude un plan pour éloigner le danger. Quitte à faire chavirer le quotidien et les vacances. On n’est pas sérieux quand on a 17 ans et Cécile l’apprendra bien vite.

L’écriture de Françoise Sagan est sublime, magistrale, impériale. Du haut de ses à peine 18 ans, l’auteure avait déjà tout compris aux tourments amoureux, aux victoires qui ont le goût amer des défaites, aux traits tirés par des nuits d’amour sous la chaleur d’un mois d’Août, aux vapeurs d’alcool et aux gorges sèches le lendemain matin. Françoise Sagan livre ici une partition de prestige, où le tragique se mêle à l’insouciance et à la nonchalance de la jeunesse, où les états d’âme vont et viennent au rythme des vagues et où la jalousie et le remords empoisonne le quotidien étouffant d’une vie mondaine, tournée vers le plaisir, jusqu’au drame. Bonjour Tristesse disait bonjour au monde entier en 1954 et une génie littéraire venait de naître. Françoise Sagan. 

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