Ce matin, j'ai pris le train, je n'aime pas vraiment les voyages en train, ce sentiment d'immobilité rapide me fascine et à la fois me fait peur, comme si je n'étais pas maître de mon propre corps. Et puis, il n'y a pas le Wifi.

J'ai pris le train, je le prends souvent et qu'importe la direction, je m'assois toujours à côté de la fenêtre. Je compte les vaches, qui elles-même comptent les trains. J'aime l'idée que chacun compte sur l'autre. Déjà tout petit, en voiture, en train, j'aimais compter les vaches, les poteaux, les arbres, les traits sur la route, les voitures rouges, uniquement les rouges. Ça m'occupait et j'évitais de penser que j'allais sûrement vomir le kilomètre d'après. J'aimais compter, mais en avion c'était plus compliqué.

Avant de partir, j'ai pris "l'Amant" de Marguerite Duras dans la bibliothèque. Pourquoi, je ne sais pas, j'ai eu envie et j'aime assouvir mes désirs même les plus insignifiants. Il était là, à me narguer. Ce livre a été un enfer au lycée. J'ai détesté. Il faut dire qu'au lycée, je détestais la vie entière à commencer par moi-même. Mais étudier un livre aussi lent, aussi monotone, où un bateau qui s'éloigne du quai s'étale sur 10 pages avant de disparaître à l'horizon avait un léger goût de torture qu'aimait nous infliger notre professeur de littérature. Étudier un livre aussi lent, sans aucun suspense, cette langueur qui colle les pages. J'ai détesté Duras et sa plume, détesté sa manière d'écrire. De hacher les mots, de laisser tout à coup couler l'encre sans reprendre sa respiration comme pour se noyer dans ses souvenirs et nous entraîner au fond avec elle, comme ça, sans laisser une trace à la surface si ce n'est un sentiment fugace d'abandon. J'ai détesté.

Et puis ce matin, dans le train, j'ouvre les pages de l'Amant. Et je me rends compte combien on est con à 15 ans. Marguerite Duras est une génie. Une véritable génie. Chaque mot est à sa place, tout est ciselé, un travail d'orfèvre, il y a la langueur du bac sur le fleuve, on ressent la moiteur qui colle à la peau, on regarde un film, on regarde une photo. C'est beau. C'est Marguerite. Et je me maudis d'avoir loupé tant d'années à ses côtés. Entre les lignes, on se noie dans les souvenirs fictifs et réels de l'auteure, dans le passé, le présent, on est happé par ces fragments de mémoire, entre les pages. Oh, Il faut me pardonner Marguerite. Me pardonner et me donner une seconde chance. J'ai grandi et je sais lire, maintenant.

Les vaches attendront.

Vincent Lahouze

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