Est-ce que parfois, tu te regardes dans le miroir, en silence, au coeur de la nuit, tu te regardes, tu essayes d'arracher le masque qui te colle à la peau, tu essayes de retrouver l'innocence, l'oubli, la naïveté de ta vie d'autrefois, est-ce que parfois, toi aussi tu bloques ta respiration et tu plonges dans ta mémoire, essayant de comprendre ce qui a bien pu foirer pour en arriver là, en apnée, jusqu'à toucher le fond,

Chantal Breitman sait, elle sait ce que c'est, elle, elle a perdu pied Chantal, depuis ses vingt-six ans, mais ce n'est pas de sa faute à Chantal, elle ne respire plus depuis que Monsieur Jean, son voisin, a violé et tué sa fille Sandrine, âgée de six ans, elle était là, dans son pavillon, Chantal, et elle vivait une existence innocente et paisible, presque hors du temps, tout y était si joli, immaculé, enfantin et soudain, l'horreur a fracassé cette bulle féerique, elle a dû regarder le corps sali et martyrisé de son enfant, elle a assisté au suicide de son mari dans la cabane au fond du jardin, elle a perdu pied Chantal, elle a coulé à pic, elle a dû admettre que c'était bien son voisin, le gentil monsieur Jean, qui avait commis cet acte abominable, sans respirer, elle est allée au tribunal pour qu'on lui raconte une nouvelle fois et par le détail le supplice infligé à sa fille, sans respirer, elle a appris que Monsieur Jean avait été condamné à vingt-quatre ans de prison, alors sans respirer, son esprit a explosé et sa logique qui structurait sa vison du monde s'est brisée, Chantal Breitman n'est pas folle, vous savez, elle vit dans une autre dimension, alors vingt-quatre ans plus tard, Chantal Breitman est devant la porte de la prison et elle attend que Monsieur Jean sorte, elle veut qu'il s'installe chez elle, parce que Chantal, elle veut tenter de reconstruire le temps d'avant, le temps immaculé de l'innocence.

"Apnée", écrit d'une seule traite, restitue le long monologue intérieur de Chantal qui nous entraîne dans les enfers ou elle s'enfonce chaque jour davantage. Une extraordinaire exploration de ces gouffres terrifiants mais parfois somptueux que l'obsession de Chantal éclaire d'une lumière éblouissante. On ressort de ce livre, en nage, au bord de l'asphyxie et dans la tête, des milliards de questions mais aucune réponse.

Vincent Lahouze

Publicités